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Les auteurs en série

À propos de : Muriel Mille, Le travail de la fiction. Dans les coulisses d’une série télévisée, Presses Universitaires de Vincennes


par Héloïse Boudon , le 2 avril


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Comment sont écrites les séries télévisées ? L’enquête menée par M. Mille révèle un processus collectif, régi par la division du travail et les contraintes temporelles, en rupture totale avec l’image de l’auteur-réalisateur issue de la Nouvelle vague.

L’ouvrage de Muriel Mille offre une plongée dans les mécanismes de production des séries télévisées, en se concentrant sur le cas emblématique de Plus belle la vie, feuilleton fleuve de la télévision française. Ce livre, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2013, s’inscrit dans le contexte de recherche foisonnant sur les séries télévisées, désormais mobilisées comme objets d’étude dans des champs disciplinaires pluriels dont la plupart « s’attachent à analyser le contenu des séries, soulignant la manière dont ces fictions décrivent la réalité » (p. 6). C’est donc à travers une approche sociologique rigoureuse que l’autrice propose de décentrer le regard sur les conditions de travail des professionnels de l’audiovisuel et les dynamiques sociales qui sous-tendent la création de fictions populaires. Son enquête de terrain, menée sur plusieurs années, repose sur des entretiens avec différents acteurs de la création (scénaristes, réalisateurs, accessoiristes, etc.), ainsi que sur des observations directes des processus de production. Des encadrés permettent de lier habilement le matériau aux analyses, et d’appréhender les facettes multiples d’un terrain protéiforme.

Cette méthodologie permet à l’autrice d’expliciter les rouages de la fabrication d’une série à succès, en mettant l’accent sur les dimensions économiques et organisationnelles ainsi que sur les interactions entre diffuseurs, producteurs et personnels créatifs. Le « travail de la fiction » est alors envisagé comme un processus éminemment collectif, en rupture avec les figures totémiques de l’auteur-réalisateur, héritée de la Nouvelle Vague, ou du showrunner.

Les « mondes de l’art » de Plus belle la vie

L’un des aspects les plus marquants de l’ouvrage est l’analyse de la division du travail, librement inspirée des writer’s rooms américaines, et notamment le fonctionnement en deux ateliers distincts : le « séquencier », se focalisant sur les arches narratives et les rebondissements, et le « dialogue », en charge de la mise en mots et en émotions des intrigues (p. 93). L’autrice montre avec brio comment les tâches sont morcelées entre une multitude de professionnels, chacun apportant sa contribution spécifique à l’œuvre collective. C’est ainsi que les scénaristes, en particulier, jouent un rôle central mais sont soumis à des contraintes temporelles et créatives intenses afin de soutenir un flux tendu. Il s’établit par ailleurs une hiérarchie interne, donnant la part belle aux scénaristes du séquencier, et qui traduit des luttes pour les « territoires professionnels » dans un contexte où « la répartition des tâches correspond d’abord à une forme de division sexuée du travail, assignant ici les femmes aux dialogues, c’est-à-dire à la psychologie, et à la prise en charge des émotions et les hommes à l’action, aux rebondissements » (p. 103). Enfin, si le feuilleton ne correspond pas à un idéal vocationnel au sein de la profession, il occupe néanmoins une place charnière dans les trajectoires professionnelles des scénaristes.

Ainsi, les ateliers du feuilleton font office de pépinière pour des auteurs et autrices frais émoulus qui interprètent cette expérience comme « une première étape dans la carrière avant de pouvoir écrire et réaliser son premier film ou lancer sa propre série » (p. 151) tandis que des scénaristes confirmés voient dans le feuilleton l’opportunité de se prémunir « des aléas des projets cinématographiques et télévisuels et de s’assurer une rémunération régulière » (p. 155). L’autrice élargit les perspectives et met ainsi en lumière la place singulière et structurante qu’occupe le feuilleton en dépit de son déficit de légitimité chez les professionnels, en soulignant que « s’intéresser aux trajectoires des scénaristes de Plus belle la vie permet de mieux prendre la mesure de la difficile survie dans les carrières artistiques » (p. 133).

Créer sous pression : défis et contraintes du « travail de la fiction »

Les conditions de travail des professionnels de la série sont également scrutées à la loupe. La pression de l’audience et les délais serrés imposent un rythme effréné, où chaque épisode doit être produit rapidement tout en maintenant une qualité narrative et technique élevée. Cette tension produit inévitablement des répercussions tant de forme que de fond sur le contenu qui s’apparente alors à une « fiction sous contraintes » (p. 187). Il s’agit d’abord pour les scénaristes de se forger un « public imaginé » qui « dans leurs propos est assimilé à la société française dans son ensemble, mais avec une dominante populaire » (p. 195).

L’enjeu de fidélisation des téléspectateurs semble crucial et se manifeste concrètement lors de l’élaboration des scénarios : les intrigues font appel à la mémoire du public tandis que les cliffhangers en fin d’épisode doivent donner un goût de « reviens-y » (p. 205). Enfin, l’anticipation d’un public volatil, à l’attention fluctuante, trouve écho dans les dialogues et les scénaristes « cherchent alors à rendre le suivi de l’intrigue facile et la réception confortable en effectuant un travail sur les dialogues, leur clarté, leur cohérence » (p. 216). Les contraintes économiques qui pèsent sur la production se traduisent également lors des mises en scène qui privilégient des décors récurrents et du quotidien afin de réduire les coûts, tandis que les scènes d’action font l’objet d’intenses tractations entre les différents acteurs de la création. Grâce à des récits de terrain détaillés et des anecdotes de tournage, Muriel Mille retranscrit judicieusement les répercussions sur les intervenants, qui doivent souvent jongler entre créativité et exigences économiques, tout en questionnant les horizons d’attente d’un public imaginé.

Un feuilleton dans la sphère publique

La représentation de la réalité sociale dans Plus belle la vie est également un point fort de l’analyse. L’autrice examine la manière dont l’actualité intervient à la manière d’un « décor » dans les intrigues, notamment grâce à la veille médiatique effectuée par les scénaristes. Si certains événements deviennent des sources d’inspiration explicites, des coïncidences fortuites tendent à conforter les scénaristes dans leur perception de l’ « air du temps ». Puis, Muriel Mille propose d’investiguer les ressorts des représentations sociales proposée par le feuilleton : il apparaît alors que les socialisations antérieures et les ancrages idéologiques des scénaristes modèlent les contenus, au risque d’un « effacement des classes populaires » par exemple (p. 290). Puis, la posture adoptée par les scénaristes investit la fiction d’une double fonction : de représentation du monde social, elle se mue en « un outil d’analyse, propre à favoriser un recul critique plus puissant que celui que sont supposées provoquer les informations télévisées » (p. 248). Muriel Mille souligne que la représentation de la réalité dans la série est façonnée à la fois par les expériences personnelles et les parcours sociaux des scénaristes, mais aussi par les contraintes économiques et temporelles qui limitent les recherches préalables. Ces éléments créent un environnement où les professionnels doivent naviguer entre leurs aspirations créatives et les impératifs de production, générant des défis souvent contradictoires. L’analyse approfondie de ces dynamiques par l’autrice révèle l’originalité de son approche, mettant en lumière comment ces facteurs influencent la fabrication du contenu télévisuel.

L’ouvrage se distingue par la richesse de sa documentation et la pertinence de son analyse sociologique. Muriel Mille parvient à rendre compte de la complexité des processus de production télévisuelle tout en restant accessible à un public large. En mettant au jour les relations de travail et les dynamiques de pouvoir au sein de l’écosystème de Plus belle la vie, Muriel Mille ouvre de nouvelles pistes de réflexion pour les chercheurs et étudiants en sociologie et en études médiatiques. L’ouvrage invite également à repenser la place des séries télévisées dans la culture populaire ainsi que leur rôle dans la modélisation du monde social et dans le cadrage des problèmes publics. Enfin, cette monographie autour d’un cas d’école qui a depuis essaimé, présente l’originalité et l’intérêt d’envisager l’objet sériel dans sa globalité, en examinant les trois instances du continuum de la production, du contenu et de la réception.

Muriel Mille, Le travail de la fiction. Dans les coulisses d’une série télévisée, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2024, 342 p., 19 €

par Héloïse Boudon, le 2 avril

Pour citer cet article :

Héloïse Boudon, « Les auteurs en série », La Vie des idées , 2 avril 2025. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr./Muriel-Mille-Le-travail-de-la-fiction

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